ASSIS sur une chenille du snodog, le Dr Simon rêvait à un croissant trempé dans un café-crème. Trempé, juteux, ramolli, mangé en l’aspirant, à la façon d’un malotru. Mais un malotru debout devant un comptoir parisien, les pieds dans la sciure, au coude à coude avec les hargneux du matin, partageant leur premier plaisir de la journée, peut-être le plus grand, celui de s’éveiller tout à fait en ce lieu de première rencontre avec les autres hommes, dans la tiédeur et les courants d’air et la merveilleuse odeur du café express.

Il n’en pouvait plus de toute cette glace et de ce vent, et de ce vent, et de ce vent qui ne cessait jamais de s’appuyer sur lui, sur eux, sur tous les hommes de l’Antarctique, toujours du même côté, avec ses mains trempées dans le froid de l’enfer, de les pousser tous sans arrêt, eux et leurs baraques et leurs antennes et leurs camions, pour qu’ils s’en aillent, qu’ils débarrassent le continent, qu’ils les laissent seuls, lui et la glace mortelle, consommer éternellement dans la solitude leurs monstrueuses noces surglacées...

Il fallait être vraiment obstiné pour résister à son obstination. Simon était arrivé au bout de la sienne. Avant de s’asseoir, il avait posé une couverture pliée en quatre sur la chenille du snodog, afin que la peau de ses fesses n’y restât pas collée avec son slip, son caleçon de laine et son pantalon.

Il faisait face au soleil et se grattait les joues au fond de sa barbe, en se persuadant que le soleil le réchauffait, bien qu’il lui dispensât à peu près autant de calories qu’une lanterne à huile accrochée à trois kilomètres. Le vent essayait de lui rabattre le nez vers l’oreille gauche. Il tourna la tête pour recevoir le vent de l’autre côté. Il pensait à la brise de mer le soir à Collioure, si tiède, et qu’on trouve fraîche parce qu’il a fait si chaud dans la journée. Il pensait au plaisir incroyable de se déshabiller, de se tremper dans l’eau sans se transformer en iceberg, de s’allonger sur les galets brûlants... Brûlants !... Cela lui parut si invraisemblable qu’il ricana.

— Tu te marres tout seul maintenant ? dit Brivaux. Ça va pas mieux... Tu couves la rougeole ?

Brivaux était arrivé derrière lui, le sondeur sur le ventre, pendu à une large courroie qui passait derrière son col en peau de loup.

— J’étais en train de penser qu’il y a des endroits du monde où il fait chaud, dit Simon.

— C’est pas la rougeole, c’est la méningite... Reste pas assis comme ça, tu vas te geler la rate... Tiens, viens voir un peu ça...

Il lui désignait le cadran du sondeur, avec sa feuille enregistreuse déjà en partie enroulée. C’était le modèle courant avec lequel il venait de prospecter le secteur qui lui avait été affecté.

Simon se leva et regarda. Il ne connaissait pas grand-chose à la technique. Le mécanisme du corps humain lui était plus familier que celui d’un simple briquet à gaz. Mais il avait eu le temps, depuis trois ans, de se familiariser avec les dessins que traçait, sur le papier magnétique, le trembleur au graphite des sondeurs portatifs.

Cela ressemblait, en général, à la coupe d’un terrain vague, ou d’un éboulis, ou de n’importe quoi qui ne ressemblait à rien. Or, ce que lui montrait Brivaux, cela ressemblait à quelque chose...

A quoi ?

A rien de connu, rien de familier, mais...

Son esprit habitué à faire la synthèse des symptômes pour en tirer un diagnostic, comprit tout à coup ce qu’il y avait d’inhabituel dans ce relevé du sol glaciaire. La ligne droite n’existe pas dans la nature brute. La ligne courbe régulière non glus. Le sol brutalisé, raboté, mélangé au cours des âges géologiques par les formidables forces de la Terre, est partout totalement irrégulier. Or, ce que le sondeur de Brivaux avait inscrit sur le papier, c’était une succession de courbes et de droites. Interrompues et brisées, mais parfaitement régulières. Que le sol pût présenter un tel profil, cela était tout à fait improbable, et même impossible. Simon en tira la conclusion évidente :

— Il y a quelque chose de coincé dans ton machin...

— Et toi, tu as quelque chose de coincé là-dedans ?

Brivaux se frappait le front du bout de son index ganté.

— Ce « machin » fonctionne au poil. Je voudrais fonctionner aussi bien que lui jusqu’à mon dernier jour. C’est là-dessous qu’il y a quelque chose qui ne va pas...

Il tapota la surface de la glace du talon de sa botte fourrée.

— Un profil pareil, c’est pas possible, dit Simon.

— Je sais, ça a pas l’air vrai.

— Et les autres ? Qu’est-ce qu’ils ont trouvé ?

— J’en sais rien. Je vais leur filer un coup de trompette...

Il monta dans le snodog-labo, et, trois secondes après, la sirène hurlait, appelant les membres de la mission à rallier le campement.

Ils étaient d’ailleurs déjà en train de revenir. D’abord les deux équipes à pied, avec leurs sondeurs classiques. Puis le snodog qui portait devant lui, dans une armature métallique entre ses deux chenilles, l’émetteur-récepteur du nouveau sondeur. Un câble rouge le reliait au poste de commande et à l’enregistreur, à l’intérieur du véhicule. Il y avait également, dans le véhicule, Eloi le mécanicien, Louis Grey, impatient de connaître les performances du nouvel instrument, et l’ingénieur d’usine qui était arrivé avec lui pour en montrer le fonctionnement.

C’était un grand garçon mince, plutôt blond, de manières délicates. Il donnait l’impression, par son élégance naturelle, d’avoir fait tailler sa tenue polaire chez Lanvin. Les anciens ne pouvaient pas s’empêcher de sourire en le regardant. Eloi l’avait surnommé Cornexquis, ce qui lui convenait parfaitement.

Il descendit du snodog en silence, écoutant d’un air réservé les appréciations de Grey sur son « ustensile ». De l’avis du glaciologue, le nouveau sondeur déraillait complètement. Il n’avait jamais vu même la plus antique ferraille tracer un profil pareil.

— Tu as fini d’être surpris, dit Brivaux, qui attendait près du snodog-labo.

— C’est toi qui as appelé ?

— C’est moi, papa...

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Entre, tu verras... Et ils virent...

La nuit des temps
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